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  Le bassin à flot  

La pluie tombe en épaisses gouttes sur le bassin n°2, elle toque effrontément aux vitres de mon triporteur, puis ruisselle grassement derrière la buée. Cela faisait longtemps que je n’ l’avais pas vue, cette garce. Quand certains dansent, moi j’écris. ‘Plique’, ‘ploc’… une pluie de doigts sur mon clavier.

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A la suite de quelle mésaventure en suis-je arrivé là ? : Un billet pour les Antilles et pour tout repas, une bouteille de ‘Fanta’ au citron, je n’ me souviens plus très bien. Ah si, çà m’ reviens : …une vertigineuse traversée de la ville, le triporteur accroché au cul d’une Espace filant à soixante à l’heure, par une barre beaucoup trop courte à mon goût, étant donné qu’elle était fixée en diagonale entre les deux véhicules: fantaisie des concepteurs d’engins qui m’obligeait à rouler excentré pour pouvoir tourner lorsqu’il le fallait. A cette peur s’ajoutait l’incertitude d’un freinage, que ses feux témoins restés en permanence allumés rendaient imprévisibles. << Essayez donc de freiner une Espace d’une tonne cinq, avec un trois - roues muni de vulgaires freins à tambours.
     Comment ai-je pu oublier cette peur de ma vie ? (En vérité je ne l’ai pas oubliée, c’était juste que narrativement parlant, c’était mieux. Alors soyez attentifs, je n’ me confesserai pas à chaque fois parce que narrativement parlant…, enfin c’est bidon quoi).


L'artiste


Donc, cet allumé de sauveur, me largue au coin d’un quai de ce qui semble, au premier abord être à un port de plaisance, sauf qu’on ne voit pas la mer. Non, à l’endroit où se trouve habituellement la mer en de pareilles occasions, il y’a une espèce de bunker géant qu’on appelle : ‘Base sous-marine’, (rapport à c’ que, pendant la guerre, mais la grande, on y confectionnait généreusement de nombreux sous-marins, du moins je présume voir même, atomiques. Enfin je n’ me suis pas trop documenté sur la question, la guerre ne m’intéresse pas).


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 Alors, c’est pas aussi beau que la mer, si vous voulez, mais par contre çà s’éclaire de rouge le soir venu, et toute la nuit c’est un symbole criant de ce qu’il faut à tout prix éviter… (de reconstruire, même pour le plaisir, parce qu’après c’est foutu, y’en a pour des millions d’années.) 


L'artiste

Cependant, comme vous savez, il y a pour tout, un avantage ; c’est sans doute grâce à ce ‘monument’, et aussi un peut être un peu grâce à l’absence de mer, que ce port est l’un des moins cher de France, et comme, d’un seul avantage, il découle souvent pleins d’avantages, les gars et les filles du port sont vraiment, mais alors vraiment très détendus. Ils sont un peu indolents, ces majestueux compagnons d’escale. Certains se préparent pour un voyage, de ceux dont on ne revient peut-être jamais. Et ça j’aime, d’ailleurs on s’aime, pour tout dire, c’est le quai de l’amour, (et aussi celui des langues de putes envers ceux d’en face, qu’on n’aime pas), enfin c’est difficile parc’ qu’y en a toujours un qu’on aime bien quand même, surtout que moi j’ai habité un peu des deux côtés et même au milieu, mais pour des raisons narratives on dira qu’on les déteste. Moi même, j’ne peux pas m’ saquer quand je suis ‘en face’. Je dirai même que je suis plus intelligent depuis que j’habite avec Olivier et sa bande, ceux qu’on surnomme de l’autre côté, la bande des hippies.

Mais revenons justement à l’époque où j’étais stupide et où je débarquais tout juste sur ce quai à Bordeaux, où je ne connaissais personne, comme d’habitude quand j’arrive, à part Stéphane mon sauveur, qui m’a tiré d’une sacrée galère et qui en plus a eu l’inspiration heureuse de me lâcher là, sur ce quai, où notre histoire commence…

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Un peu comme le lapin dans Alice aux pays des merveilles, il s’est éclipsé, me laissant un peu perplexe. Il avait fait un aller-retour jusque chez lui pour chercher sa barre et avant çà il m’a ponté, puis poussé sous la pluie, tiens d’ailleurs c’est là qu’elle m’avait quitté cette garce, a ouvert le moteur et trifouillé à l’intérieur, << c’est sans doute le démarreur, ..>> Ben ouais, je tiens à lui dire c’était çà ; m’a remorqué comme une flèche sur dix kilomètre puis a disparu, comme çà, sans demander son reste, et moi je vous dis que la vie est belle quand elle sait nous surprendre !

<< Salut voisin …>> Dis-je après un épisode pendant lequel j’ai fait du stop pour aller chercher du tabac, enfin j’ai plutôt arrêtée une voiture à la sortie du fast-food, c’était une jolie Fiat 500 blanche dernier modèle, avec, à son bord une charmante demoiselle du type BCBG Bordelaise. (Moi j’étais sale, mal rasé et les cheveux boueux.) Elle me déclare, un peu surprise : - Ah ben non, je suis désolée, c’est un principe, je n’ prends  jamais d’auto-stoppeurs, en plus, cette voiture n’est pas encore tout à fait à moi, en fait j’hésite à l’acheter…
Je réponds du tac au tac :

- Et bien vous devriez, elle vous va très bien. Et sur ce, je lui sors mon ordinateur portable qui est blanc lui aussi, avec un petite pomme dessus, que voulez vous : le génie des couleurs.

- Je vous montre çà pour que vous soyez sûre que je ne suis pas un vagabond ; et là dessus je lui explique mon aventure…
-Bon d’accord dit-elle, un peu désespérée, je vous prends, mais promettez moi de ne pas me violer.
On est vraiment prêt à jurer n’importe quoi quand on manque de tabac, qu’on soit violeur ou pas.
Dans la voiture : - C’est vrai, vous êtes sincère, vous trouvez vraiment qu’elle me va bien ?
Et un peu plus tard :

- Vous comprenez, je suis dans l’immobilier, et à Bordeaux, l’image, c’est tout ! …j’en reviens pas que je sois là, à discuter avec vous de tout et de rien…, Je vous ramène ? … Ce soir, nous allons à une soirée hyper select avec quelques amis, vous avez un costume ?
Oui j’avais un costume dans lequel j’avais même beaucoup d’allure, mais cela, elle n’en sera rien puisqu’elle n’est jamais revenue me chercher, comme elle l’avait dit, (la soirée se déroulait à cent mètres de là, sur une péniche). Belle image, cette fille, mais aucune parole, elle a du juger que cette image pourrait pâtir de cette rencontre. Ce n’est pas grave, c’était bon d’être propre, et sur mon trente et un, en face de la base ensanglantée de lumière.
Le lendemain, j’ai répondu à mon voisin, Yorick, qui a une petite péniche et avec qui je me suis tout de suite bien entendu : - Oui la musique était excellente mais dans l’ensemble je me suis un peu fait chier. Ce qui n’était pas tout à fait un mensonge…

Quelque jours après, je m’étais implanté de ce côté du port et j’avais pour amis : Yvan, charpentier naval, qui m’a gardé quelque affaires dans son entrepôt, et dans sa vielle BM qui est devenue, ma résidence secondaire ; Portelas, le dépanneur, était passé et avait tout de suite diagnostiqué la raison de ma panne, ce qui m’a évité d’avoir à démonter tous les coffres inférieurs, que j’avais faits moi même avec peine et qui donnent à l’atelier-roulant une silhouette plus sobre et plus belle ; ainsi que tout un tas de personnages pour la plupart très authentiques. Comme Momo, dont le bateau, récupéré à l’état d’épave, a atteint actuellement l’apparence d’une jonque de boat people, emmailloté de bâches multicolores ; Patrice, le sympathique quinquagénaire, qui vit sur son bateau en envoyant ainsi balader la femme qui a pourrie sa vie, enfin ils sont tant, que je ne puis les citer tous, même s’ils m’ont ravi.

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Verdict du réparateur :
Pas de triporteur, pendant une semaine. Quelqu'un passe sur le port il cherche des vendangeurs pour une semaine de travail à Pessac Léognan. Je saute sur l’occase parce que j’adore travailler vu que çà ne m’arrive que très rarement. Je vais donc camper à ‘Château Bardens’. C’est dans les vignes que je fis la connaissance d’Amélie, celle qui me présentera à ma deuxième famille sur Bordeaux, celle du centre ville avec tout ces jeunes engagés dans l’organisation de soirées, techno transe hardcore et tout l’bazar.
Et surtout Sandrine Truffandier, une belle brune qui sera pour moi un constant régal,  une source d’énergie sanguine, un regard noir comme la nuit, clignotant de malice et de franche rigolade, mais attention pas touche, elle n’est pas branchée hommes.
Elle habite dans un grand appartement où il y’a toujours un monde fou, jamais les mêmes, sauf ses deux colocataires : Guillaume, le grand, et Guillaume, le petit. Toujours curieuse du bonheur et du malheur, de la réussite ou de la débâcle des autres, et fait partie de diverses associations. Et elle ira loin car elle a une furieuse envie d’apprendre de tout, sans faire de sélections.
C’est beau une fille qui a des antennes sur la tête
Avec ce genre de personne que l’on peut venir en aide aux plus piégés, aux plus abandonnés…

C’est comme çà Bordeaux, des rencontres, des rencontres, et encore des rencontres. Certains, comme Olivier sont un peu accablés par tant de rencontres, mais c’est malgré tout qu’ils tiennent le coup sans courber l’échine et c’est sans faiblir, qu’ils se lancent, dans de grandes discutions, … utiles, qui portent leur fruits, parfois, qui sauvent de pièges, de périls qu’il faut vous éviter, parce que la vie c’est fait pour être heureux, pour aimer, se délecter, du plus fin souffle d’air, pas pour s’embourber, s’enchaîner, s'éteindre.

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La première fois que je l’ai vu, il sortait à vélo du hangar, d’Yvan le charpentier naval. Il m’est passé devant avec sa casquette de guingois et ces espèces de sabots aux pieds, je me suis dit, c’est curieux de faire du vélo tout terrain, hyper sportif et sans doute hyper cher, avec ces espèces de mules – sabots, çà en disait long sur le personnage. C’est le genre de personne que l’on ne peut pas imaginer avec une autre tête que celle qu’il a maintenant. On se dit ce gars là a toujours eu une gueule. Puis, percevant du coin de l’œil, quelque chose d’inhabituel il s’est retourné vers moi : Je n’ sais pas trop ce qu’il m’a raconté ou même les paroles que nous avons échangée mais j’ai senti tout de suite que j’étais le bienvenu chez lui, et que cette bienvenue était inconditionnelle. J’ai donc été attiré comme un aimant de l’autre côté du port où vit toute cette petite communauté.
 

Ils mangent souvent tous ensemble sur une grande table, ouverte aux quatre vents et tous ceux qui viennent vraiment, sont bienvenus.

Quelque chose m’a troublé dans cette rencontre, quelque chose à laquelle je n’étais pas préparé je croîs. Jamais, dans mes voyages, je ne me suis senti autant chez moi qu’en la présence de cet homme ou dans son environnement familier.

Peut-être parce que cet environnement a quelque chose d’éphémère, tout y évolue tout y change, à l’image de la porte de ce vieux camion où s’inscrivent pêle mêle au marqueur noir, des prénoms, des dates d’anniversaires, et des messages d’amours. Ou ce vieux banc en teck où il est écrit à la peinture blanche :  ‘welcome plutonius’  rien, rien y est fixe, les cuisines balancent, les lits disparaissent dans un bruit de moteur, puis réapparaissent plus tard pour réunir des personnes qui n’ont pas envie de dormir ; tout cela peut s’évaporer à tout instant et ressusciter sous une autre forme, à l’autre bout du globe. Ou peut-être s’agit il de la même ville, une ville immense, si éclatée qu’elle recouvre toute la terre de sa toile fine agitée de soubresauts sous les assauts du vent.

Me sentirai-je chez moi dans tous les ports du monde ?

<<L’atelier-roulant, le public … le public, l’atelier-roulant>>.

Même si Bordeaux n’est pas véritablement une étape de l’atelier-roulant, il était simplement vital de commencer à vendre quelque chose, de peindre et de tester son impact. C’est l’occasion de voir ce que j’ai en face de moi, et comment atteindre mon but.

Mon but est de faire découvrir un art ou des arts à un public. Il me faut définir et reconnaître ce public dans son ensemble si je veux pouvoir jouer avec lui, évoluer ou le faire évoluer.

Qui êtes vous, vous qui passez et me regardez interloqués, qui êtes vous vous qui passez et me regardez d’un air inquiet, qui êtes vous, vous qui passez et qui ne me regardez pas, qui êtes vous vous qui me reconnaissez, qui êtes vous vous qui passez ? Et surtout qui suis-je dans vos yeux ?

Ces jours derniers une jeune femme blonde au coin du feu, et un vieil homme parmi ses toiles ont essayé de répondre cette question.

L’un et l’autre m’ont exprimé les peurs qui vous habitent, dans le meilleur cas, les colères.

Nous avons vécu de grandes révolutions, a dit le vieil homme, à cette époque nous n’avions pas peur nous étions en découverte, et en colère contre la haine et la violence, et l’argent, l’argent n’avait pour nous aucune importance. Mais une poignée de personnes ont fait de notre idéal, un enfer. De notre évolution un déclin, de notre envol un fardeau. La révolution a eu lieu, mais, loin d’avoir atteint son but elle a abouti à des désillusions, des mensonges, et de faux buts.

Aujourd’hui nous nous battons tous pour sauvegarder un petit confort, une petite sécurité qui en fait est si loin du but de la vie que nous perdons pied. Nous permettons à des commerçants de nous vendre de la liberté, de l’évasion, du loisir, du plaisir. Nous ne sommes plus capables de les vivre lorsqu’ils se présentent à nous gratuitement.

Certaines femmes, qui travaillent trop, en perdent leur envie de faire l’amour, les enfants l’énergie de s’amuser,  Croit on qu’on va pouvoir leur acheter cet amusement ? Le résultat est qu’ils deviennent de moins en moins capables de s’amuser, le romantisme est ringard mais rien ne le remplace à part la promesse d’une sécurité d’un immobilisme.

Pourtant chacun a besoin d’air, chaque être a besoin d’une autre personne pour l’écouter et lui répondre.

J’aimerais que chacun réalise que l’art n’a rien à voir avec un loisir. L’art est vital parce qu’il sert à communiquer de façon fine et insaisissable, et si exacte, qu’aucun pouvoir ne peut le récupérer à son propre compte.

Ceux qui me voient le mieux ne sont pas forcément ceux qui souffrent le plus, ce sont ceux qui au moment où ils passent ont les yeux grand ouverts et souvent se sont ceux qui survivent le mieux, ils sont dans une situation où ils n’ont pas besoin de trahir leurs convictions, ni d’être malhonnête pour survivre et s’épanouir. Ces gens là me trouveraient, même si je ne faisais rien pour les atteindre. Ils sont ceux qui sauvent le monde tous les jours et ils sont heureusement très nombreux.

Et puis il y a ceux qui sont plus ou moins atteints par l’inquiétude parce qu’ils sont limite. Ils sont limite en tout : ils sont limite en argent, en affection, ils sont limite en bonheur, limite en marge d’erreur, limite gros, limite beaux, limite anxieux, limite instables, limite tristes, limite silencieux… limite en vie.

Mais ce n’est qu’une condition, une situation dans laquelle une personne se trouve, parce qu’on la maintient dedans, que quelqu'un, en haut lieu a décrété arbitrairement, et parce qu’il est lui même limite con, que non décidément on ne peut pas tous être riche, heureux et célèbre. Y’a même un con qui a dit : si on est tous célèbres, alors plus personne ne l’est. Et bien moi, je soutiens le contraire. Dans un cercle d’amis, on est tous fans les un des autres s’ils le méritent. Et nous sommes sans doute capables de nous souvenir de chaque personne sur la terre qui en vaut la peine. Donc si tout le monde en valait la peine cela voudrait dire que l’humanité serait en pleine possession de ses moyens, de sa force vitale, donc de sa mémoire. Si un ordinateur peut répertorier, les données de base sur chaque habitant de la terre, alors, un être humain peut répertorier au moins cinquante millions de monde comme le notre. Donc, n’ayez pas peur d’être oublié, même si vous êtes mort depuis cinquante millions d’années, il y a sans doute une petite chance pour que quelqu'un se souvienne de vous. Nous formons tous ensemble un être qui n’est pas en très bonne santé, mais si nous guérissions, que ne serions nous pas capable de faire ?

Je n’ai pas envie que l’on laisse quiconque dans le piège dans lequel il s’est fourré et ceux qui m’aiment ou simplement me voient, m’accordant ainsi le droit à l’existence, desserrent tous les jours les liens qui me retiennent.

A toute minuscule échelle, je ne veux pas qu’une personne de Bordeaux ou d’ailleurs, ait peur de moi parce qu’elle a peur de toute révolution, de tout ce qui est inhabituel. Car c’est une forme d’obscurantisme moderne.

Au tout début de mon voyage, à Bordeaux, je m’aperçois que j’ai beaucoup de chemin à faire pour que plus de gens puissent venir vers moi en toute confiance, et pour que lorsqu’ils viennent,  bravant ainsi leurs appréhensions, je sois digne de cet honneur, prêt à les recevoir efficacement.

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