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retourChronique d’un Triporté

Je suis un peu étonné, après toutes ces péripéties, de me retrouver à filer à soixante à l’heure sur les routes ensoleillées de Guadeloupe, et un peu heureux de sentir le vent dans mes cheveux.

guadeloupe

 

Serpentant entre les cases, le long des champs de canne ou de bananiers, je laisse disparaître dans mon rétroviseur mille espèces d’arbres et de plantes encore inconnues.
Parti gaiement à la chasse aux commandes, je tente de déchiffrer les signes extérieurs de richesse dans ce nouvel environnement qui me laisse perplexe. C’est fou de se retrouver là alors que quelques jours auparavant je faisais du stop sur les froides routes du Havre en hiver. Mais pas le temps de se laisser aller à de prometteuses rêveries, il me faut réussir vite.

maison-zevazlos

Car si la nature, bienveillante, saura, comme je le pressentais, me dispenser tout ce dont j’ai besoin pour survivre, je m’inquiète pour mon compte en banque sur lequel aucune mère nature ne veille.

Après plusieurs tentatives incertaines, je finis par découvrir Vernou : petit village bénéficiant de la fraîcheur des premières hauteurs de la Basse Terre, (qui est la partie la plus humide et pourvue de monts qui alpaguent le moindre nuage passant par là, pour lui soutirer tout ce qu’il a comme liquide dans les poches). Au détour d’un court chemin bordé de hautes fleurs grasses, une maison d’architecture harmonieuse sertie d’un parc aux nombreuses essences florales attire mon attention.

Je passe le petit portail de fer en triporteur, et me gare au bas du chemin, notant au passage que des ouvriers, des jardiniers autre personnel s’activent patiemment çà et là..

maison a vernou

Dans le hall, je trouvais la maison ouverte de part en part. Laissant plonger mon regard sur une vertigineuse, une vénérable allée de cocotiers… Quel genre de personnes peuvent être les habitants de cette demeure au confort simple et parfaitement adapté à ces alentours plein d’odeurs fraîches et de couleurs tropicales ? J’aperçois un couple se tenant sur le balcon terrasse et me présente. L’homme au visage sympathique, d’une soixantaine d’année se tenait assez droit, parlant doucement à une énergique petite femme brune, assise sur le rebord du muret.

Elle se leva immédiatement. (Il était visible que ces gens étaient issus d’une famille Béké, c’est-à-dire, descendant des premiers blancs qui se sont installés dans les îles. Je ne m’étendrai pas sur ce sujet même s’il m’intéresse, puisque bien sûr les relations entre Békés et Antillais ont changé et que les problèmes sont de même nature que partout ailleurs, l’écart entre les nantis et les pauvres. Pourtant ici, je le découvrirai plus tard, il y a en plus le problème d’un peuple déraciné, coupé de sa culture ancestrale. Elle laisse un espace, une absence, que je retrouverai à chacun de mes pas.)

allée des cocotiers

Ne sachant trop que dire, je lui montre le plus vite possible les dessins qui se trouvent dans mon book. Je devine qu’elle est un peu surprise de cette incursion dans leur cadre de vie si, familier, cependant elle n’en laisse rien paraître, et le regard de Claude (l’homme) est d’emblée, bienveillant. <<Je dois avouer que depuis longtemps j’ai envie de faire quelque chose sur la maison, mais je ne trouvais rien qui convienne vraiment.>> Dit-elle, allant tout de suite à l’essentiel.

La suite est assez simple, mais optant pour une série de dessins, je viendrai plusieurs semaines au cours de mon séjour, habiter leur jardin et j’aurai le temps d’apprécier leur accueil, toujours simple et sincère. De plus, avec un certain respect qui rend normal le fait qu’un peintre habite leur jardin. Je leur suis très reconnaissant de leur amabilité, et j’ai apprécié leur compagnie. Oui, ce parc calme et frais contrastera agréablement avec mes autres lieux de vie, et me permettra souvent de faire le point sur ma vie vulnérable en toute sérénité.

premier dessin

Cette commande fût la première et même si j’ai choisi une des façon les plus délicates de la réaliser, elle m’a permis de sortir tout de suite d’une situation difficile ; car ils m’ont tout de suite fait confiance et je suis reparti le jour même avec une avance substantielle.

 

retourErrances dans les îles.

point a pitre

Il était prévu, même si je préfère que rien ne le soit, que je rejoigne, une partie de ma famille en Martinique pour Noël. Denis avait trouvé le moyen de me faire embarquer sur l’un de ces rutilants catamarans pour touristes. J’allais laisser le triporteur pendant une vingtaine de jour chez Délia, ce qui lui causera certains ennuis, dus au fait que les Antillais chez qui elle louait assez cher un appartement, étaient habités par cet espace vide que j’évoquais tout à l’heure, et qui se manifestait dans ce cas, par un goût du profit démesuré et une méfiance envers le monde extérieur en général, qui commençait pour eux, là ou finissait leur jardin. Ce triporteur leur fera donc l’effet d’une soucoupe volante, constituant une invasion majeure, d’un peuple barbare, venu exprès, d’une autre galaxie pour leur créer des ennuis.

au revoir

Je profitai des quelques jours que j’avais devant moi pour découvrir la Guadeloupe en compagnie de mes nouveaux amis. Lorsque l’on ne connaît pas un lieu, on a toujours tendance à se blottir au creux de cette bonne vieille chaleur humaine. J’habitais chez Délia et nous avons tout d’abord pas mal fait la fête. Ce furent d’agréables moments, non dénués de scènes étonnantes que je ne vous décrirai pas, soucieux d’un public de non avertis. J’embarquai quelques jours après en compagnie de Roberto capitaine argentin, sa femme et son fils. Nous-nous entendîmes très bien, dès le départ, et ce fut une belle traversée. Sur ce genre de bateau il n’y a pas grand-chose à faire, à part : boire des bières et faire des siestes prolongées, qui me vaudront quelque beaux coups de soleil.

sieste

Nous fîmes escale une demi-journée en Dominique, et quelques heures plus tard, je vis le feu d’artifice noir sur fond bleu ciel d’une rangée de palmiers avançant dans la mer.

premiers cocotiers

 

retourLa Martinique.

 

Me voilà donc de nouveau à pied sur une île nouvelle. J’ai trois jours à tuer avant de retrouver ma sœur, sa mère et mon très cher père. Pour l’heure, comme je suis le pote de Denis, envoyé par le boss, on part du principe à la base Martinique de Sparcling charters que je suis un ami. Du coup on me laisse dormir sur le bateau, puis la nuit suivante on me met sur un voilier au mouillage et on me prête l’annexe.

bateau   profil

annexe

Toute l’équipe est très sympa et c’est avec plaisir que je donne un coup de main pour décharger le matériel qui se trouve à bord.
Je pourrai ainsi déambuler à ma guise.
A ce moment là, je ne sais trop par quel bout aborder le côté artistique de cette étape et je décide de laisser faire la vie. Vous savez, une virée aux Antilles sans un peu de romance, n’a pas de sens et je ne manquerai pas de vivre quelques nuits ensoleillées.
palmiers

J’irai d’abord au ‘Mango Bay’ puisqu’il semble être le rendez vous de tout voyageurs à voiles, puis à la Calebasse et au Zanzibar. J’y rencontrerai une jeune fille, mais au fond tout cela n’a d’intérêt que pour moi. Enfin c’est toujours amusant de constater ce qu’un homme est prêt à faire, tout en tentant de ne pas se ridiculiser complètement, pour un peu d’affection ou un peu d’oubli. Elle, elle ne semblait pas prête à se jeter dans mes bras, c’est pourquoi je décide de prendre les devants. Je lui dis simplement que nous sommes là tous les deux et que ce serait dommage de ne pas en profiter. Proposition nette et sans bla-bla qui pouvait laisser penser que je savais ce que je faisais. Amusée, la fille à la peau blonde abandonna ses amis et me prit la main. Moi, j’étais surtout sûr que ce serait un bide et je fus surpris de la houle qui agita le navire ce soir là.
Le jour, je démarche à bord des voiliers de luxe. C’est ainsi que je rencontre Yves, capitaine du Maricéa, superbe classique de quarante pieds, qui est intéressé à me confier un travail libre pour agrémenter la cabine centrale. Même si nous n’avons pas eu l’occasion de la concrétiser, je n’abandonne pas l’idée et je lui enverrai quelques croquis par mail. Le soleil est haut dans le ciel lorsque je repasse le lendemain, comme il me l’avait demandé. Je ne le trouve pas à bord, mais son jeune marin cuisto me dit qu’il arrivera d’ici peu. En attendant, nous nous asseyons à une table dans le carré et sans vraiment lui prêter attention, je le laisse feuilleter mon book, sans même lui expliquer ma démarche. Il y a des gens, parfois aux-quels on ne fait pas très attention la première fois. Ben,… Benoît Cachin, fait partie de ceux là. Mais la vie, elle, ne laisse rien passer car elle aime jouer des tours. Et lorsqu’ au milieu d’une étape, je tente de deviner les quels resterons mais vrais amis, elle prend un malin plaisir à me surprendre, sans doute pour me garder attentif à la moindre rencontre même fortuite ou apparemment insignifiante.
Le jeune marin semble beaucoup apprécier mes dessins. Cet échange très banal pour moi, quand j’y repense, me laisse une impression lumineuse et vierge en quelque sorte. Nous serons vite interrompus par l’arrivée d'Yves…
case bleue

Dans ces îles j’ai rencontré un tas de monde, mais vraiment tellement que je ne peux les citer tous, encore moins ceux avec qui je n’ai pas partagé quelques aventures car mon récit s’en trouverait alourdi à outrance. Mais comme j’aime bien me contredire je vous donnerai une phrase sur un petit homme venu des pays de l’est qui sculptait dans des graines de coco naines, de subtiles et minuscules figurines. A l’abri sous sa casquette rouge il travaillait ses Dendés dans le coin sombre d’un bar aussi bien que sous un soleil de plomb. Je lui ai acheté un bijou pour ma sœur et lui ai donné le croquis d’une figure de proue africaine qui symbolise pour moi la grandeur et la dignité de ces peuples face aux pires barbaries humaines. L’idée qu’il la sculpta en pendentif dans un morceau d’ébène me réjouis. Je sais que tu ne lira jamais ces lignes mais merci à toi Dimitir.

Quelques jours après, en rejoignant en stop l’hôtel : ‘Diamant beach’, où je devais retrouver ma famille, j’eu l’impression que la Martinique était plus ‘française’ encore que la Guadeloupe.

hotel diament beach

Une semaine de détente touristique, un arbre de noël fantasque, fait d’une branche de coco, c’était étrange de ne sentir aucuns des parfums qui peuplent mes souvenirs d’enfance. Quelque chose venait de changer dans ma vie. J’étais heureux d’être avec mes parents et de danser avec ma sœur au son des voies créoles qui chantaient Nowël. Grand frère, petite sœur, qui y a t’il de mieux ? Nous-nous sommes connus un peu tard et n’avons pas toujours le temps de nous voir beaucoup car elle habitait en chine ces dernières années.

tu dors petite soeur

Maintenant qu’elle est à Paris, nous passons beaucoup de temps ensemble entre les étapes de l’atelier-roulant et j’adore ça. Comme elle est coréenne, on ne se ressemble pas, et les gens nous prennent sûrement pour un couple, mais nous revendiquons, peut être plus que la plupart des frères et sœurs, cet attachement. Nous avons tous les deux, vécu une certaine solitude étant petits, du moins je le pense, car je ne lui ai jamais posé la question. Sur une terrasse de l’hôtel, j’écris quelques pages de ce résumé d’étape. Il ressemble un peu plus à ce que je voulais qu’il soit : Le reflet de la vie d’un artiste vagabond, des rencontres que je fais. Les faits y sont authentiques, mais elle prend parfois, par ce qu’on ne se refait pas, la forme d’une conversation pleine de confidences.

tableau encadre
-tableau encadré à l’aide d’une simple machette-

Le nouvel an approche, et toujours pas de neige ;je prends un avion pour St Martin, fais un peu de stop jusqu’à Oyster pond, petite marina dans la partie hollandaise de l’île. J’y retrouve Bertrand Barré, un ami de longue date avec qui j’ai passé les deux deniers réveillons. Il est acteur à Paris et n’a pas beaucoup voyagé. Ce trajet, est donc pour lui, véritablement dépaysant. Au bar, le Dingy, nous dégustons une bière à un Dollar en attendant Nico, qui doit venir nous prendre justement en dingy pour nous emmener sur St Barth, pour nous faire vivre quelques nuits folles, y est architecte. En l’attendant nous nous extasions de nous trouver là et de la température. Bertrand y restera deux mois, pendant lesquels il travaillera sur lui même et fera quelques à cotés dans les bars jet sets où Nico a ses habitudes. Il n’a que peu d’expérience du service, mais il sera pourtant engagé pour des soirées ultra chargées au Petit St Barth, dont il se sortira sans trop de casse et heureux. La preuve qu’on peut tout faire quand on est acteur.

beaux

Après dix jours de nuits effrénées au bout desquelles nous finissons dans des endroits où l’on paye vingt euros des gobelets en plastique remplis de champagne ; et magré l’aide de mes amis, il ne me reste même plus de quoi repartir. Heureusement la chance ne m’abandonne pas. Je trouve un yacht à dessiner, et juste devant le bateau qui repart vers St martin, une femme me voit hésiter. Elle me demande ce qui m’arrive et je lui explique que j’ai besoin de cinquante euros pour acheter le ticket et lui raconte ma vie. Elle me dit : « Tu as de la chance, je crois qu’il me reste justement cinquante euros dans mon portefeuille ». Je lui propose de m’acheter l’une de mes reproductions, l’idée paraît la séduire.

deniki

 

retourOyster Pond.

De retour à St Martin, je dois finir le dessin du yacht pour pouvoir manger et prendre un avion, je passe donc toute la journée au Dingy bar car ils me laissent utiliser leur terrasse sans rien consommer que de l’eau. Quelques passants intéressés par mon travail m’offre un repas. Un jeune homme discret et timide m’accueille dans son appartement qu’il partage avec un certain David qui est exactement son opposé. Pendant la soirée, il me propose de m’offrir une passe avec l’une des belles demoiselles qui officient sur cette île.

Il fait cela pour la bonne raison que lui-même, devant la gentillesse et la beauté de ces filles, n’a pas pu se résoudre à consommer cette union. Je refuse poliment. Puis ce deux là se disputent, lui et l’autre, David, qui pourrait être le fils de Jacques Dutronc ne sont vraiment pas fait pour s’entendre et j’ai souvent un rôle de déclencheur. Ils décideront le lendemain de se séparer. David me présente ses amis : Bulle et son copain. Ils sont marins sur un magnifique classique de Saint-Tropez. Bulle, (peut-être s’appelle t'elle comme ça parce qu’elle bosse dans l’édition de bandes dessinées), est une jolie jeune femme brune aux allures de pirates. C’est aussi là que je ferai la connaissance d’un personnage qui m’a beaucoup marqué et fait plaisir : Monsieur Pince de Crabe, plus communément appelé Pince. Pendant que je dessinais, je vis donc passer Pince de Crabe, garçon roux à l’âge indéterminable. Crinière ébouriffée et, profond dans l’arcade, l’œil clair et bleu du vrai breton. Lui et David étaient constamment et irrémédiablement bourrés. Cela empêchait pince d’articuler la moindre phrase, je me souviens d’avoir trouvé ses amis très compréhensifs, mais je ne pouvais m’empêcher de le trouver sympathique, car il n’y avait rien de méchant ni de désespéré chez cet homme-là.

Je travaillai presque toute la nuit et dormi sous l’une des tables d’un des restaurants d’Oyster-pond (partie hollandaise de St Martin). Comme je ne voulais pas faire peur à la femme de ménage qui vint vers cinq heures du matin, je me glissai le plus silencieusement possible entre les chaises, puis par-dessus la rambarde pendant qu’elle serpillait à l’autre bout de la terrasse. Je commençai donc de très bonne heure, bien décidé à livrer le dessin du yacht dans la journée. C’est là que je vis Pince arriver, il passa devant moi et me salua de son regard clair et bon. Nous échangeâmes quelques mots et je compris qui il était réellement. L’espace de quelques minutes, je perçus tout l’honneur, la joie de vivre, et la fiabilité de cet homme. Il n’a jamais occupé de hauts postes dans la marine, mais il a navigué sur toutes sortes de bateaux et pratiqué une bonne partie des métiers de la mer. Bulle dit qu’il est question d ‘éditer une bande dessinée dont il sera le personnage principal, ça ne m’étonne pas, car il y a une logique d’être chez ce garçon dégingandé qui frappe dès le premier regard. Une petite parenthèse pour parler de la dernière nuit que j’ai passée à St Martin. Tout content d’avoir touché l’argent du dessin, je tente quand même de trouver un voilier pour le retour vers la Guadeloupe dans la partie française de l’île à Marigo. Je ne trouve rien et le soir venu j’hésite à refaire du stop. Du coup, une fois le dernier bar fermé, je me trouve seul parmi les rues peuplées exclusivement de drogués au crac. Petit à petit, je sens que passer la nuit entière dans cet endroit est excessivement risqué. L’un d’entre eux me paraît suffisamment normal, et je lui demande carrément s’il peut me loger cette nuit en lui expliquant qui je suis. Par chance, il aime lui même le dessin et c’est un métro. Pour se payer de quoi fumer une boulette de crack tous les quarts d’heures, il ravitaille les autres drogués et dealers en glaçons qu’il prend dans les réfrigérateurs que les commercants laissent délibérément ouverts, pour éviter d’avoir à remplacer la vitre tous les matins. Il me dit de l’attendre dix minutes, mais une demie heure après il n’est toujours pas là. Je deviens inquiet et je me déplace constamment.

Lorsqu’il réapparaît enfin, je lui explique que je ne sais pas si je peux lui faire confiance. Nous-nous asseyons dans un endroit lumineux et je le regarde préparer ses pipes, et récupérer des petits morceaux de plastique dans les poubelles pour confectionner des pipes. Pour finir je tombe de sommeil mais je n’ose pas fermer l’œil. Lui, il semble satisfait d’avoir quelqu’un à qui parler. Je décide de l’accompagner pour tenter de dormir quelques heures et il m’emmène à travers les rues sombres, Chez lui… Si je n’avais pas été avec lui, je serai mort trois fois si j’étais passé par ces endroits. Il m’emmène dans un hôpital désaffecté, suite de petites cellules en béton, (vu leur taille, il s’agissait sans doute d’un asile). Presque chacune d’entre elle est animée d’une petite lueur intermittente… Au milieu de ce Babylone, où résonne les aboiements d’un chien sans doute affamé, une cour et au milieu, un arbre. Mon ami déplace un tas d’encombrant qui constituent sa porte d’entrée. Il me fournira les seuls draps propres et me veillera dans une pièce presque clean. Ici c’est la jungle et il est à l’affût du moindre bruit suspect. J’arrive toute fois à prendre grâce à lui, quelques heures de sommeil nécessaires. Le lendemain je serai heureux de payer cent vingt euros pour m’envoler le jour même, vers la Guadeloupe.

 

retourDans le vif du sujet.

peintures

-des peintures qui suscitent la curiosité.-

Depuis plusieurs semaines, j’alterne l’Atelier- roulant dans la rue, et les dessins à Vernou. Ce n’est pas véritablement un énorme succès. Ma communication sur l’extérieur du véhicule n’est pas assez bonne, assez peu de gens ont la curiosité de poser des questions, malgré le fait que je dispose, à la marina, d’une belle terrasse en caillebotis, assez centrale. Cependant certains deviennent vite des habitués, et parfois je ne suis pas seul à peindre. J’ai observé qu’il s’agissait d’un problème de communication car lorsque je suis passé dans l’émission : ‘allo la planète’ sur France inter, pendant laquelle j’ai pu expliquer un tout petit peu ma démarche, vingt personnes sont immédiatement arrivées et étaient passionnées par cette découverte. C’est ainsi que j’ai fait la rencontre de Sylvain et son père, Daniel Llorca qui était fonctionnaire à la direction départementale de l’équipement. Fonction en apparence ennuyante qui ne laissait présumer au départ aucun atome crochu.

Sylvain LORCA   rue Raspail

Le soir même Sylvain, avec son air robuste et sa forte voix, a passé la soirée avec moi, et pendant quelques jours, il ne m’a plus quitté. Il ne pratiquait aucune activité artistique et se considérait comme en vacances, mais sa générosité a souvent déclanché l’inattendu. Aidé par l’écoute et les conseils de ma meilleure amie (Catherine) qui me téléphone souvent depuis Genève, je me décide enfin à faire des petits croquis représentatifs de la vie locale. Ce qui m’attire dans les rues parfois nauséabondes et décrépies de Point à Pitre, c’est que sur cette toile aux couleurs de rouille, se détachent et s’entremêlent des vies bariolées, lascives ou pleines d’espérances. Sylvain m’accompagne pendant ces longues heures d’intense chaleur et de partage humain. Si au début les prostituées refusent de se laisser dessiner, et c’est furtivement que je leur jette des regards pour les représenter.

carenage

Mais très vite la curiosité les pousse vers moi, ainsi que d’autres personnes du quartier. Certains me demandent de peindre leur roue de secours, ou de leur tirer le portrait. Une fois le premier dessin presque achevé, (il sera ensuite édité sous forme de reproductions et de cartes postales), nous partons pour Anse Tillé, près de Saint-François, en grande terre, pour trois jours de rave partie, sur la plage.

harmonica   rave à anse Tillé

Nous y ferons de nombreuses rencontres, parfois éphémères, mais toujours savoureuses. Parmi cette foule de gens attrayants, quatre enfants des bois, ‘anges déchus, indolents, à l’abri des violences’. J’avais déjà rencontré les deux filles du groupe, à la marina et à la vérité, elles ne m’avaient pas beaucoup aimé. Il faut dire qu’ils vivaient tous au fin fond des bois dans les hauteurs de Goyave en basse terre ; sans eau courante, sans électricité, sans autre musique que celle de la guitare de Yo et des chants qui se mêlaient, le soir venu, à celui des grenouilles.

vue de casanouille

A la lueur des bougies ils faisaient des veillées enfumées et parfois travaillaient encore à des colliers de graines glanées dans la jungle ou le long des plages de sable noir. A force de cette vie isolée et pleine de leurs jeux ils avaient beaucoup de mal à fréquenter des endroits trop peuplés. J’ai dû, au premier abord, leur sembler trop urbain et un peu frimeur.

eza graines

-Elza distribuant les graines,,Elza était brune et taquine,-

Elza  Fayan Fabien

-Elza, Fayan et Fabien ? sur le coté Marie plus claire et sereine.-

 

Yo

-Yo-

Mary  Yves

-Mary et Yves-

Yo était petit nerveux et sensible, Yves, grand, calme et rassurant. Avec ses longues dreds, il était un peu le chef de la tribu. Non pas qu’il se considérait comme tel, mais parce que les Dominicais qui leur prêtait la case le considérait d’une certaine façon, comme responsable. Il avait naturellement ce coté pausé et une présence physique qui sont l’apanage des meneurs. Bien sûr cela n’était qu’une apparence et bien des fois il se sentait incertain. Les grandes décisions n’étaient prises que d’un commun accord, mais il était pour moi le pilier de leur union. Cette fois-çi je les rencontrai sur la plage après une nuit mouvementée. Pas d’humeur bavarde, je les regardais sculpter un visage dans le sable. Le lendemain, invité à une autre fête, et ayant partagé quelques délires, nous avons évoqué l’idée de participer ensemble au marché artisanal à Saint Anne, ce qui semblait indiquer que nos relations s’amélioraient.

 

retourLe marché Sainte Anne

Roulant à toute allure vers la Marina car j’avais rendez-vous avec Sylvain et un jeune dessinateur de BD antillais auquel j’apprenais les rudiments de la perspective et du dessin, je ralenti devant le monumental rond-point blanc aux allures romaines. Une lueur rousse passa alors dans mon champ de vision, et tournant la tête, je reconnu la dégaine de Pince de Crabe assis sur le bord de la route. Lorsque je m’arrête tout heureux de l’interpeller, je m’aperçois, malgré sa courtoisie, qu’il ne me reconnaît pas du tout.

Pince et moi

Il m’explique, pas du tout affecté, qu’un gars lui a piqué tout son salaire dans un bar et qu’il doit, dans quelques jours, rejoindre son capitaine pour une traversé de l’Atlantique. Je l’invite à prendre un verre et très vite il se décide à passer quelques jours en triporteur pour découvrir ce qu’un marin comme lui n’a que rarement l’occasion de voir : la terre. Mais pour commencer, nous nous rendons tous dès le lendemain au marché artisanal.

marche sainte anne

Mes quatre enfants des bois se joindront à nous et nous les aideront à composer un magnifique stand de bijoux en leur prêtant quelques planches et des bouts de ficelle. Ce sera une journée pleine d ‘entraide de soleil et d’harmonie. Nous animerons ce marché traditionnel d’une touche inhabituelle. Les quatre lutins des bois nous invitent alors moi et Pince à venir dans leur paradis sur terre :

 

retourCasanouille
reveil goyave   chemin de casanouille

Le long chemin est bordé d’arbres à pain et l’air de liqueurs orangées flirte avec le vent. Pousse pousses ! Petite terre puisque tu peux nous oublier.

rivière

Tu reconnais les pas pressés des apprentis portant fardeaux. Mainte et mainte fois arpentée, mainte et mainte fois portée, l’eau fraîche qui fait courir ...

maman et rodéo   maman et rodéo

Accoures et presses tes pas pressés, ta présence une curiosité, autant que tu te sèches sur le sentier. Tu passes tu passes, petit deux pieds, pourquoi tu passes ?

 

zion   L’ivresse de la montée, du capricorne et du bélier, des fleurs de bananiers ? Lumière d’ombre lumière,… les marches frêles s’enterrent s’enterrent. Car tu t’élèves de rose mouillée vers la porte du temps qui rouille.
     
montée vers casanouille   Bonjour c’est moi ! J’ai été vu, me voyez vous aussi ? Moi je vous vois et c’est tant mieux, je vous aime déjà autant que vous le saurez. Dans les yeux, pas de grimaces, mes traces de fièvre sont décorées et la blanche couleur devant moi se lève.

la porte

Je viendrai les voir souvent, au bout de leur chemin,

sculpture
sculpture
moi

assez pour vivre avec eux un peu de leur route sensible.

atelier

Ils m’ont accueilli comme si ma présence était une fête.

M. Pince

Pince plongera ses doigts dans la terre rouge, en arrachera les fruits, tout réjouis de se trouver parmi les lianes. Nous racontant à la veillée, ses histoires de mer lointaines.

la veillée

Avec les filles, nous évoquerons les terres sauvages et désertiques de Lozère et comme dans les vallées nous chanterons des airs de groupe du pays. Elles sont comme leur pays : sauvages et libres, mais ancrées dans la terre. Elles ont le caractère vrai des gens que j’ai connus là-bas il y a trois ans.

lumière dans la case

Les hommes, eux, sont de la mer ; aventureux et prêts à la solitude des grandes traversées. Yo fait un tour du monde qui le conduira vers les Marquises où l’attend le mystère de son idole. De sa guitare s’échappent les accents déchirés, et sur son épaule est tatoué un aigle fier. Je ne sais pas où il se trouve en ce moment ce petit homme réservé et vaillant. Donnes-moi des nouvelles.

iguane

Dans cet abri que la pluie martèle souvent, parfois isolée lorsqu’elle tombe de très haut sur la montagne et qu’elle fait faire des bonds à la rivière que nous devons passer ; nous nous trouvons dans un univers plein : d’eau, de sons, d’odeur de vie et surtout de jeux. Car mes quatre voyageurs sont avant tout des joueurs. La création en est un, et pas des moindres. Que d’imagination ! et de générosité dans leurs œuvres souvent gratuites, données à la nature ou offertes à des amis de passage.

le naturel

Mais tout est un jeu. Manger, se laver dans la rivière, l’amour, la récolte des graines et autres matières sensibles ; Ils ont aussi aménagé dans la ferme bananière abandonnée qui domine les champs, un terrain de foot entièrement grillagé, du sol, en plancher, au plafond de tôle. Un espace complètement clôt, dédié au défoulement et à la transpiration. J’y construirai deux raquettes de plage pour y jouer au tennis. Comment quitter un tel endroit quand en plus on peut, y dénicher tout ce qu’il faut pour se nourrir? Sans doute le plus tard possible, nous serrant les uns contre les autres, nous aimant de plus en plus, mais avec des incertitudes, profitant de chaque minute pour ce qu’elle est : sacrée.

paysage sous la pluie

Nous nous déplacerons, quand même, toujours ensemble pour des fêtes rasta,

 

Elsa pensive   Fête rasta

et je les emmènerai jusqu’à Sainte Rose,

case a sainte rose   case cassée

sur la côte nord de la basse terre pour faire soigner un maximum de dents en un minimum de temps ou à la marina. Des bivouacs sur les plages, sous les carbets : la vie. Celle de l’atelier-roulant quand il prend des allures de meute enragée. Nous traînerons dans les rues de Pointe à Pitre,

triporteur au deto   bricozaz dream catcheuse

créant des connexions entre nos différents univers. C’est drôle mais quand je m’évade à cause du bonheur que me procure ma vie, je vois le regard clair de Marie.

mary

Un jour cependant, le coup est tombé. Yves nous annonce qu’il va partir en république Dominicaine. Nous sommes tous atterrés, puis, le jour du départ à Saint-François, nous le laissons s’en aller sans trop de pleurs mais dans une sorte de perplexité résignée. Yves est parti sur le bateau là-bas, qu’il soit heureux, puisque c’est ça qui nous rend heureux. Depuis son départ nous restons inséparables, et il nous faut bientôt aussi quitter la case, car le terrain vient d’être vendu et j’emmène mes trois amis en vadrouille et ce sera finalement aussi bien car nous bougeons sans arrêt. Après Sainte-Rose, La Marina. Les filles veule attraper un bateau pour la Martinique où elles auront plus de chance de trouver un bateau pour le Venezuela et Yo les accompagnera pour une ultime traversée ensemble.

rue alsace lorraine point à pitre

Après chacun prendra le large de son côté. Dans la cohue des préparatifs de départ, j’appelle sur un coup de tête un ami rencontré quelques jours plus tôt en faisant du porte-à-porte à Saint-françois avec Sylvain. En voyant le triporteur ce drôle d’énergumène quinquagénaire Suisse et fin en plus, s’écria : <<Ouais !! Voilà les amis>> <<Venez boire un verre>> comme s’il nous connaissait et au ton de sa voix il nous en voulait presque de ne pas être apparu plus tôt dans sa vie. Je dois dire que devant un accueil aussi direct, j’étais décontenancé voir même un peu méfiant ce qui ne m’étais encore jamais arrivé. Je voulais travailler avant la nuit et je laissais lâchement Sylvain s’en charger quitte à passer pour le sérieux de l’histoire. Plus tard en le découvrant, je fus séduis par la personnalité de cet homme un peu déjanté mais plein d’humour.

C’était donc sans hésitation que je lui annonçai au téléphone deux heures avant, que nous allions arriver à sept chez lui. Il me dit << Bas je veux bien mais je ne peux pas m’organiser en si peu de temps pour avoir assez à manger pour vous recevoir. Je lui dis de ne pas s’inquiéter et que nous arrivons avec tout ce qu’il faut. La villa qu’un ami lui prêtait dominait la mer et disposait de dépendances et de fait ce fut une fête sublime. Il ne manquait que Dennis et Sylvain pour que presque tout le monde soit là. Il y avait même une presque inconnue que j’avais tenté d’embrasser dès la première fois que je l’avais rencontrée. Visiblement elle était assez intelligente pour ne pas s’en être offusquée et avait fait cinquante bornes de bon coeur exprès. Mais ce n’est pas elle qui me donna un baiser surprenant qui me fit l’effet délicieux d’avoir la tête en bas.

Il y avait Marie, le jeune dessinateur antillais, Elza, Yo et Prune, une femme étrange dont je n’ai pas parlé, mais qui apparaît derrière mon épaule à chaque fois que je me blesse.

elza faisant un miroir   rencontre d'une jeune artiste

La première fois, ce fut lorsque je m’étais renversé une pleine casserole d’eau bouillante sur l’avant bras. C’est arrivé lorsque, voulant laisser la place libre aux pêcheurs venus réparer un bateau derrière lequel je m’abritais du vent, je pris le camping-gaz encore allumé avec la casserole en équilibre dessus. C’était donc extrêmement chaud, et sous ces latitudes, les brûlures brûlent plus et s’infectent facilement. Je n’ai rien mi dessus que des glaçons car je n’avais plus d’argent ; mais la douleur était de plus en plus forte et cela devenait angoissant ; pourtant, elle fini par passer. Lors du marché à Sainte Anne, cette femme de quarante ans, aux longs cheveux bruns, est entrée sur le terrain avec son vélo et s’est dirigée droit sur moi. << Que t’es t-il arrivé ?>> me dit-elle en regardant le sopalin et le bout, qui entourait mon poignet. Puis elle le tenu pendant une longue minute:<<Tu n’auras plus rien dans trois jours>>. Et elle disparu.

Une autre fois ce fut quand j’ai attrapé un staphylocoque à Saint François. Je ne savais même pas ce que j’avais mais je voyais que j’avais de plus en plus de mal à marcher et c’était très douloureux. En regardant ma cheville elle le diagnostiqua immédiatement, et me dis ce que je devais mettre dessus. C’était contagieux, c’est pourquoi elle ne pouvait pas y toucher.

Cette nuit là, elle rassura l’une de mes amies en touchant son ventre et en lui disant que non, elle n’était pas enceinte. Elle avait une présence apaisante lorsqu’elle ne délirait pas, mais je la savais coincée dans un genre de symbolisme que je connais bien. Par exemple elle voit la couleur prune partout, et la considère comme un signe, ou un hommage à son prénom. Elle la voit même dans le drapeau français puisque si l’on en mélange les trois couleurs, on obtient la couleur prune, me suggéra t-elle, un jour. Si elle avait été peintre, elle aurait su qu’il fallait une touche de brun pour obtenir du prune car sinon, on n’a qu’un vulgaire violet clair.

On peut cependant oublier les défauts de quelqu'un l’espace de quelques jours, si cette personne est honnête, et prune l’est. Nous avons tous eu du plaisir à être ensemble aussi du fait que certains ne se connaissaient pas avant.

C’est dans la douceur et l’espérance d’un futur glorieux où nous nous rejoindrions, que se termine ce chapitre de l’atelier roulant.

 

  retourSaint François, trois rivières

Nous passerons encore tous les quatre quelques belles journées, à dessiner et créer dans Pointe-à-Pitre, à dormir sur la plage des trois oursins, puis je les accompagnerai au bateau pour la Martinique. << Vin cent Solème,… Pré si dent de l’univers !!>> Crièrent-ils, tous en cœur … en me regardant partir avec Sylvain.

de gauche à droite

De gauche à droite Depuis quelques temps, j’avais la bougeotte, et je sillonnais l’île d’un bout à l’ autre plusieurs fois par semaine.

chez Sylvain

De Basse-Terre à Saint-François, de Saint-François à Basse-Terre.

un coin tranquille   Tableau de la maison zévalos

A Saint-François j’étais accueilli chaleureusement par Catherine et Jérôme de la ‘Galerie à Saint-François’, et à Trois-Rivières, près de Basse-Terre, par Sylvain et son père Daniel avec qui je devenais de plus en plus ami. Nous avons eu ensemble, des conversations calmes et constructives pour nous deux je pense. Ce n’est pas souvent que je rencontre quelqu’un de cette génération à qui j’ai le sentiment de pouvoir tout dire. J’espère de tout mon cœur qu’il a eu la même impression.

Maison à Point à Pitre

Daniel, j’en ai parlé avant est fonctionnaire, il aide les gens ou les différentes structures à monter des dossiers pour obtenir des aides au développement. Quand on y réfléchit bien, c’est plutôt intéressant et utile comme fonction. Mais en plus de ça, c’est un homme qui a une double vie. Il s’intéresse énormément à la spiritualité et à l’homme en général. Il y consacre pas mal de temps. Ainsi il m’a fait découvrir la vie de l’administration, et j’ai été surpris de trouver dans ces services, des associations culturelles internes et tout un réseau de communication pour l’aide humanitaire et la découverte. J’ai fait le tour de la DDE, (direction départementale de l’équipement.) Et j’ai vendu des tas de cartes, de reproductions, et même deux originaux à la femme du Sous-Préfet, qui y travaille à un poste humble, et qui est très très active, autant que sympathique. Avant que l’on se rencontre, elle avait fait tout son possible pour que j’obtienne un contrat avec la protection du patrimoine, non pas par piston, mais en se décarcassant pour me donner les bons numéros et les bonnes idées.

Sous la pluie

C’est quelque chose d’important pour moi de montrer en faisant ce voyage, que l’on trouve où qu’on aille, une grande majorité de gens sympas et de bonne volonté, car les médias ont un peu tendance à faire passer l’homme pour une bête assoiffée de sous et le monde pour un endroit dangereux. On a réussi à persuader les gens grâce à de petites machines bleues, que leur propre quartier est dangereux la nuit. A l’heure où j’écris ces lignes je me trouve en Ecosse, à deux pas d’Edinburgh, dans une petite ville anonyme pour moi, au bord de la mer. Un tas de gens sont venus me voir peindre, m’apporter du thé, me proposer un lit pour la nuit, me donner des conseils en tout genre alors que très peu de gens passent par ce sea-side. L’un d’eux, un type costaud, qui m’a donné de l’eau sortie de son camion pour me laver m’a dit : Si j’étais toi, je me mettrais un peu plus haut, dis il en me montrant la rue principale.

muret

Ici c’est plutôt ‘busy’ La nuit. Bien sûr y en a pas mal qu’ont des gueules pas possibles d’alcooliques ou qui sont un peu speed , mais bon, il est minuit quarante cinq et j’ai vu passer deux jeunes à vélo très sympas et encourageants. Alors qu’est-ce qui peut bien faire croire à cette armoire à glace que sa rue est dangereuse à part sa télé et quelques incidents colportés et exagérés au passage ? Je suis donc souvent à Trois-Rivières, ou je peins dans le calme de cette terrasse surplombant la mer et depuis laquelle on voit les îles des Saintes comme dans un film de pirates, ou à Saint-François où je fais du porte à porte et l’atelier-roulant. Bien sûr tout est bien plus compliqué que ça car entre les deux il y à Pointe-à-Pitre, où je m’arrête fréquemment pour imprimer à des prix très sympas. Jean-Claude, qui tient le Post office de la Marina a mis des cartes sur son comptoir et sa charmante vendeuse se démène pour en vendre le plus possible, ça l’amuse... C’est elle qui est venue à la fête. Merci à toi Jean-Claude, ton Post office est un endroit génial où l’on fait en plus ; plein de rencontres. Malgré toute cette agitation, je commence à m’inquiéter. Je n’ai pas de sous pour rentrer et je n’ai pas réussi à être prêt à temps pour embarquer sur l’une des goélettes du père Jaouen pour le Québec. En fait je me suis un peu planté dans les dates et j’espère avoir l’occasion de le faire une autre fois. J’avais appelé Michel Jaouen grâce à un ami qui doit se demander pourquoi je n’ai pas encore parlé de lui puisque chronologiquement parlant s’aurait été logique. Disons que je gardais le meilleur pour la fin et que je me suis en plus planté dans le fil de mon histoire ; une rencontre en entraînant une autre, il me fallait ne pas courir trop de lièvres à la fois. Le désordre est un ordre comme un autre ! (ça, c’est brillant.) Je vais, je crois, pour me sortir de cette impasse syntaxique, utiliser simultanément, trois techniques littéraires. Comme cela ce sera un gros bordel et cela reflètera tout à fait mon état d’esprit à ce moment de l’histoire. Donc 1 suspens : Vais-je pouvoir quitter l’île alors que je n’ai rien en poche ? Je n’y réponds pas car : 2 Flash-back pour parler de mon ami, et 3 le bordel : technique que je viens tout juste d’inventer. Ben oui,… mais si vous suiviez un peu aussi...

 

retourJe suis un Cow Boy solitaire,incompris de tous !
Cela nous ramène à une période où après quelques semaines en Guadeloupe, je me décidais à quitter mes amis de la marina, Denis et Céline, qui m’avaient prêté une pièce de leur appartement, pour me lancer dans la découverte du pays. Ce jour là, je me rendis à l’évidence que je ne trouverai jamais aucun artiste capable de vivre de son art partout et en position de pouvoir larguer les amarres. J’avais pris la décision de vivre cette aventure pour ce qu’elle était, C’est à dire ni plus ni moins qu’une fuite en avant solitaire. Je partis donc dans cet état d’esprit sur les routes montagneuses de la Basse-Terre, dormant en haut des Mamelles et je fus pris de fait, d’un regain d’énergie le jour et la nuit je m’écroulais sous une chape de plomb.   materiel de pêche

Je regardais l’horizon comme un cow-boy solitaire, incompris et ignoré de tous. J’assurais quand même une présence régulière de l’atelier-roulant, à la marina.

atelier roulant à la marina

C’est là qu’un jour, un jeune marin fraîchement débarqué me demanda des feuilles. Je vis qu’il était marin car il portait un seau, et qu’il était fraîchement débarqué parce qu’il avait l’air frais. Je lui dis : << Tu n’as qu’à poser ton seau et t’asseoir dessus.>>

Benoît Cachin

Nous avons discuté, et lui aussi à décidé de passer dix jours en triporteur pour découvrir l’île. Y’a des fois où je me dis que je ferai mieux de me reconvertir dans le tourisme.

campement plage

Le gars s’appelait ben, et ce que j’aimais bien chez lui c’est que, malgré sa jeunesse, il avait l’air de savoir ce qu’il voulait. Ce n’était pas le genre à se laisser aller et presque tous les matins, il faisait du sport ce qui me laissait perplexe.

Benîot à Vernou

Mais parfois, m’encourageait à bouger mon corps rouillé. Ben est de Haute-Savoie. Cuisinier de formation, il a utilisé cet atout pour rentrer dans le milieu de la mer, répondant mieux à sa soif d’aventure.

Vernou   Dessin sous tente

Il me dit qu’il écrit de la poésie, et qu’il projette d’écrire un recueil de recettes poétiques. Nous passons des jours fantastiques, allant partout sur un coup de tête et restant aussi longtemps que nous voulons, dans chaque endroit, à créer, à philosopher, et à blaguer, imitant les accents des différents endroits où nous sommes allés, tout en cuisinant, simulant l’élaboration de plats raffinés, alors que la plupart du temps nous n’avions que du riz et quelques boites de sardines.

Plongeur   Pêcheur

Le lendemain de notre rencontre, nous nous apercevons que nous nous connaissions déjà. C’était lui le jeune marin cuisto à qui j’ai montré mes dessins lorsque j’étais en Martinique.

dessin plage   Vincent par Benoit

Après une semaine, arrivé en haut des Mamelles, nous nous installons sur la terrasse du gîte où quelques jours plus tôt, j’avais regardé l’horizon comme un lonesome cow-boy, et il me dit : Vincent, il faut que j’ te parle : Tu vois, ça fait un moment que je trime sur les bateaux, mettant de l’argent de côté dans l’optique de réaliser un vrai projet quelque chose à moi. Jusqu’ ici je ne savais pas trop bien ce que çà allait être, mais en passant ces quelques jours avec toi, je me suis demandé si tu verrais une objection à ce que je prenne ma vielle Passat break de 1983 pour te suivre… Et voilà comment Ben et moi on est devenu liés par la route et comment je suis repassé du bref statut de cow-boy, à mon statut initial d’idéaliste convaincu.

2ème dessin

Les cinq mois prochains, il fait une formation de Capitaine, afin de pouvoir skipper de vrais navires. C’est une obsession que nous avons d’avoir une goélette pour transporter tout pleins d’atelier-roulant. Il n’est donc pas avec moi à Edinburgh, mais peut-être irai-je le rejoindre cet hiver, à Dunkerque. Merci à toi Ben, tu es un super compagnon de route et je me réjouis des péripéties qui nous attendent…

 

retour Retour

Je contemple la mer depuis la terrasse de Daniel à Trois-Rivières… Même s’il me reste beaucoup de travail, les choses sont en route

triporteur a gosier   sylvain

pour mon départ et bientôt je franchirai cet océan pour aller vers un nouveau monde qui se cache encore derrière la ligne bleue. En plus du porte à porte, j’ai le portrait d’une jeune antillaise, serveuse au ‘Sea Cloud’, à Goyave et la carte de visite de ce resto sympa où mes amies Mary et Elza ont travaillé.

sea cloud

Comme d’habitude j’aurai travaillé jusqu’à la dernière minute. Pas le temps de faire le lézard sur la plage. Je m’accorde tout de même un week-end aux saintes en compagnie de Sylvain, Daniel, David Risk-Kennard, (le peintre anglais), son fils Paris, deux amis à eux : Chris qui est aussi un excellent peintre, et sa femme, Anne la mystérieuse, dont je découvrirai en Angleterre, la peinture sur porcelaine, drôle et étonnante. Chris fait aussi du dessin amusant avec un humour de situation bien personnel. Nous n’apprécierons pas follement, ce séjour, à vrai dire, alors que tout était parfait, à part certains moments de calme sur une terrasse de bistrot et un après-midi à la plage où Sylvain, fidèle à lui même pris en main un groupe de joueurs de pétanque en manque de leader, leur faisant faire ceci et cela sans qu’ils ne se rendent compte de rien, et rencontra une femme qu’il n’a pas daigné nous présenter, qui fait des toiles que nous aurons peut-être le plaisir de voir, ELLES !

J’ai négocié un billet à 900 euros pour le triporteur et je m’apprête à me lancer une dernière fois dans la bataille pour finir le portrait, dernier travail sur sol Caribéen. Mais sur cette terrasse j’ai du vague à l’âme. Quelque chose veux sortir et je ne sais pas quoi, j’écrirai ce texte comme un hommage à cette île ou je n’ai pas trouvé vraiment ce que j’étais venu y cherché, mis à part le soleil, mais qui à su m’apporter son lot

maison à Point à Pitre

d’expériences qui m’ont fait avancer et fut le théâtre de belles rencontres. Je ne sais pas d’ailleurs ce que j’étais venu chercher, je sais simplement que ce n’était ce que j’y ai trouvé.

autre maison

J’ai commencé avec quelques lignes de Marise Condé, et je me demande si elle non plus n’ à pas été déçu par le manque d’imaginaire de ses contemporains qui ont du mal à se sortir du jeu qu’on a voulu leur faire jouer et à retrouver leurs valeurs ancestrales qui ne sont pourtant pas loin, mais dont ils s’éloignent de plus en plus. Je suis toutefois heureux d’avoir pu voir ce peuple, sentir sa force, parlé sa langue et échanger autant que possible. J’ai rencontré des antillais très amicaux comme Elisé, Fred ou Zabulon, mais même eux avait des difficultés à pouvoir opérer avec ou à compter sur les autres antillais. C’est un constat un peu dur, mais malheureusement vrai pour moi. Un exemple assez flagrant, c’est qu’aucun journaliste n’est venu me trouver pour parler de l’atelier roulant, sans doute par-ce qu’il n’imagine même pas que quelque chose d’original, qui sorte des fêtes mainte fois ressassées, de l’artisanat bien connu qui s’adresse principalement aux touristes puisse se dérouler chez eux. Du coup la presse n’est pas à l’affût, elle suit simplement le calendrier rythmé par, les élections, et autres évènements qu’ils n’ont même pas besoin d’aller chercher.

trip à gosier

Il n y a aucune curiosité pour ce qu’elle ne connaît pas déjà par cœur. On a envie de leur dire : Réveillez vous ! Vous n’êtes pas voués à répéter le même schéma indéfiniment.

 

retour Je viens d'un pays qui s'appelle l'Amour.

enfants regardant la carte inachevée

Comme vous je viens d’un pays qui s’appelle l’Amour. Ce pays est grand comme le monde mais plus, beaucoup plus encore, comme l’univers ; et encore l’univers n’en serait qu’une région. L’Amour, c’est grand plutôt comme un infini mais très grand. Pas un infini de seconde catégorie, le genre d’infini qui ne finit pas, ni dans un sens ni dans l’autre, vous voyez ce que je veux dire, le genre d’infini carrément immense.

bateau pirate

Une fois qu’on peut l’envisager un univers cela ne semble pas toute une affaire et tenez, vu comme ça, je veux bien être président de l’univers si ça vous chante.

Tout comme n’importe quel autre pays, l’Amour a des frontières. Mais où sont les frontières de l’amour me direz vous puisqu’il est grandement infini ? Et bien vous le savez, elles sont partout. Vous vous trouvez là, à un certain instant, vous sentez chez vous, vous ressentez l’amour d’une femme, le respect d’un confrère, le soutien d’un ami, et vous même vous êtes fan de tous ceux qui vous entourent.

Ce que vous faites à chaque instant leur apporte bonheur et énergie chacune de vos respirations éloigne les frontières de ce pays. Des plaines immenses, des villes pleines de promesses et des petits recoins tranquilles, apparaissent sous vos yeux.

Mais si vous n’y prenez garde, que vous oubliez une parole donnée, que quelqu'un s’arrête dans la rue pour vous dire qu’il ne retrouve plus son coutelas, qu’il pense que c’est vous qui l’avez volé, que vous accordez du crédit à quelqu’un qui parle en mal de l’un de vos amis, ou que quelqu'un est oublié sur la terre que vous le sachiez ou non, alors, petit à petit, centimètre par centimètre, les limites de votre terre natale apparaissent de tout côté, et d’un coup vous êtes en pays étranger. Tout y est calculer quantifier et l’heure de votre mort y est cotée en bourse. Dans certains pays étrangers on ne dit pas bonjour aux gens dans la rue c’est une insulte, tout le monde évite de venir en aide à qui que ce soit et ils s’en prémunissent même en évitant de croire que c’est possible ou en prétendant que c’est dangereux. Le mot dangereux est omniprésent, partout on le voit écrit en toute lettre, car un écrit qui ne comporte pas ce concept n’intéressera personne et risquerait d’encourager quelqu'un à aimer la première personne qui se présenterait au coin de la rue et ainsi faire disparaître un coin de ce havre d’horreur qu’on à mis tant de temps à bâtir à coup de mensonges magnifiques, de trahison spontanées et de généreux et très onéreux emprisonnements collectifs.

Il était important je pense de saisir cela pour pouvoir comprendre l’état d’esprit dans lequel je me trouve depuis que quatre petits lutins des bois ont pris un bateau pour continuer leur voyage. Me laissant assez d’amour pour qu’un sentier serpente toujours entre eux et moi.

port louis

Je leur dédie ce texte ainsi qu’à tous ceux que j’aime à ce point, et plus encore.

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